DomainFest Barcelone 2011 : la fin d’un modèle ?

Sous la grisaille inhabituelle de Barcelone s’est déroulée les 7-9 juin 2011 le rendez-vous annuel européen du domaining : le DomainFest. Accueil froid et distant pour les quelque soixante-dix participants, ni rythme ni ambiance, le contraste était saisissant par rapport au faste de la fin des années 2000 et à l’enthousiasme passé des organisateurs, des sponsors et des participants.

Le fameux networking, raison d’être de tels événements, ne prend pas. Parmi les présents, les trois quart au moins sont des représentants de sociétés de services avant tout préoccupés par vanter leurs offres commerciales, qui n’intéressent manifestement plus personne. La navigation directe a été décimée par les moteurs de recherche et par les nouvelles générations de navigateurs, et le CPC des pages parking s’est effondré du fait de la lassitude des internautes et des annonceurs. Les rares domainers présents n’ont que faire de l’optimisation à la marge de leur parking de noms de domaine, lorsque leurs revenus ont été divisés par trois ou quatre en quelques années.

Une offre de services devenue anachronique

Ayant compris que les belles années de l’argent facile sont terminées, les domainers recherchent un nouveau modèle que les sociétés du secteur, animées par la recherche des profits à court terme au détriment de la vision stratégique, semblent incapables d’offrir. Les conférences le confirment : les speakers se bornent à faire de la publicité de leurs services, en usant d’argumentaires commerciaux en contradiction avec les réalités du terrain. Une société de conseil recommande à l’assistance d’investir dans les noms de domaine qui seront proposés par les futures nouvelles extensions, alors même que le .travel, le .museum ou le .asia ont été des échecs évidents. Un grand bureau d’enregistrement insiste sur les opportunités infinies des combinaisons de noms de domaine encore disponibles à l’enregistrement, alors que les domaineurs recherchent au contraire à se délester de stocks trop volumineux et non rentables. Enfin, un investisseur institutionnel dans les noms de domaine se plaint de la rigidité et du manque de transparence des registres nationaux qui ne permettent plus de pratiquer l’enregistrement sauvage aussi facilement que par le passé, alors que c’est justement ce dont le secteur a besoin.

Bref, l’événement démontre l’incapacité des sociétés du secteur du domaining à appréhender le changement radical en cours, laquelle trouve son apothéose avec l’enchère finale, supposée être le clou du spectacle.

Une enchère qui tourne au ridicule

Traditionnellement, les enchères organisées dans les réunions de domainers devaient à chaque fois rappeller, à l’aide de shill bidding et autres mauvaises pratiques si nécessaire, à quels points les noms de domaine de qualité étaient rares et convoités.

Pendant des années, les principaux vendeurs de noms de domaine, souvent américains ou allemands, ont adopté une attitude volontairement arrogante qui plaçait les acheteurs dans une situation inconfortable. Face à une demande de prix, il était habituel de ne pas répondre ou bien de demander des montants astronomiques, sans la moindre préoccupation pour la satisfaction du client potentiel. Pouvant s’appuyer sur les généreux revenus du parking, les titulaires de noms de domaine préféraient réussir une vente occasionnelle à un montant abusif, plutôt que des ventes plus régulières à un montant raisonnable. La citation suivante de Bill Gates, résume l’état d’esprit qui a prévalu pendant des années : « Domains have and will continue to go up in value faster than any other commodity ever known to man” (« Les noms de domaine ont et vont continuer à voir leur valeur augmenter comme aucun autre bien sur terre »). Or, bien qu’on la retrouve six cent mille fois dans Google, le fondateur du Microsoft n’a jamais déclaré une telle chose, la paternité de la citation revenant à Rick Schwartz, gourou américain du domaining pour le moins controversé.

La vente aux enchères du 8 juin 2011 à Barcelone comprenait plusieurs centaines de noms de domaine, pour lesquels il était possible d’enchérir sur place ou bien par internet. Un simple survol de la liste faisait toutefois apparaître qu’au moins 80 % des noms de domaine n’avaient aucune chance de se vendre, à cause de prix de réserve dissuasifs. Mais le plus inquiétant pour les organisateurs fut de voir la salle d’enchères presque vide à 16 heures, horaire prévu du début de la vente. Sur la trentaine de personnes présentes, seuls trois ou quatre avaient réellement l’intention d’enchérir sur un ou plusieurs noms de domaine. Préférant éviter un fiasco prévisible, les organisateurs ont invoqué un incident technique et annulé purement et simplement ce qui devait être le sommet d’un événement en définitive raté sur tous les plans.

Le grand nettoyage ?

Beaucoup de parties prenantes attribuent la mauvaise passe actuelle du domaining à la crise. Or, ce n’est probablement que la fin logique d’une situation anormale. Encaisser des revenus parfois très conséquents sans utiliser ses noms de domaine à bon escient et n’accepter de les céder aux personnes en ayant l’utilité qu’à prix d’or n’était pas une situation tenable à terme. Les domainers mal avisés sont en train d’en faire les frais. Etant les plus vulnérables, il était logique qu’ils soient touchés en premier. On peut toutefois désormais s’attendre à un effet en chaîne sur le secteur et en particulier sur les sociétés de parking, les places de marché de noms de domaine et certains types de bureaux d’enregistrement. Dix ans après la crise de 2001, une nouvelle redistribution des cartes pourrait avoir lieu. Il est à parier que celle-ci sera bénéfique pour le secteur et pour ses acteurs animés par une attitude responsable et que le nom de domaine ne sera plus considéré comme une vulgaire marchandise mais bien comme l’instrument central d’une présence réussie sur internet.