Quelle place pour les nouvelles extensions?

Jean-François Mayer, participant des 1ères Rencontres Internationales des Noms de Domaine, dresse un compte rendu de cette convention.
Il revient aujourd’hui sur l’après-midi du lundi 26 janvier autour des nouvelles extensions.

Outre les noms de domaine globaux (« generic », gTLDs) et les noms de domaine nationaux ou régionaux (« country-code », ccTLDs) déjà existants, la voie est maintenant ouverte à une multiplication de nouvelles extensions (le lancement du .tel – certes différent des autres types d’extension, puisqu’il s’agit d’un annuaire et non de sites complets – se déroule en ce moment même). La question des nouvelles extensions a donc légitimement occupé une partie du programme des RINDD.

CorpTLD, nouvel enjeu des entreprises

Ainsi que l’a rappelé l’avocat Bart Lieben (Cabinet Laga, Bruxelles), l’ICANN (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers, organisation à but non lucratif responsable de gestion du système de domaine à l’échelle mondiale) a prévu deux types de nouveaux codes génériques (gTLDs = generic top-level domains): les uns ouverts, les autres limités à une communauté.

C’est dans la seconde catégorie que tomberont les TLD que voudront créer des entreprises ou marques (corpTLDs), l’ICANN n’ayant pas accepté la création d’une catégorie spécifique pour les marques voulant se protéger.

La création d’un TLD (top-level domain coûtera cher: la taxe fixée par l’ICANN, sans parler de tous les frais annexes, devrait s’élever à quelque 185.000 $: l’opération n’est donc pas à la portée de tout le monde. Mais pour une entreprise ou marque, avoir son propre code générique (outre des questions d’image et de prestige ainsi que de protection de la marque) devrait donner plus de liberté de communication et produire probablement des résultats optimaux dans les moteurs de recherche (et peut-être, pourrions-nous ajouter, les entreprises ayant leur propre extension auront-elles moins le souci d’enregistrer leur nom préventivement dans toutes les extensions possibles, encore que cela reste à voir, car les deux stratégies seront probablement complémentaires, en tout cas dans un premier temps). Malgré les résultats ainsi escomptés, certains observateurs s’interrogent sur les nouveaux contours qu’une telle explosion potentielle pourrait donner au Web. David Chelly s’inquiète ainsi d’une possible dilution. Comme toujours avec ce formidable outil, nous nous trouvons constamment face à de nouvelles situations, qui nous obligent à revoir des situations que nous pensions plus ou moins établies.

Marc Van Wesemael est bien placé pour en parler, puisqu’il est directeur général de l’Eurid, le registre du .EU, lancé en 2005-2006, qui compte déjà plus de 3 millions de domaines enregistrés, avec un taux de renouvellement atteignant actuellement 80% et 2.500 nouveaux enregistrements de noms par jour.
Van Wasemael peut donc s’appuyer sur son expérience directe du lancement d’une nouvelle extension. Si doivent naître plusieurs dizaines de nouvelles extensions ouvertes à tous (celles destinées à une communauté ayant par nature leur public spécifique), il estime que ce seront les premiers sur le marché qui auront le plus de succès: l’attention deviendra décroissante pour les autres. Van Wesemael souligne également qu’un défi pour les nouvelles extensions seront les canaux de distribution, car s’il y a beaucoup de nouveaux top-level domains, les services d’enregistrement (registrars) n’accepteront de prendre que celles qu’ils jugeront potentiellement profitables.

Community TLDs

Chaque registrar décide en effet quelles extensions (TLDs) il veut inclure dans son offre. Il existe aujourd’hui 293 registrars accrédités par l’ICANN, dont 93 en Europe (beaucoup de ces registrars ayant en outre de nombreux revendeurs opérant sous leur propre nom). Un registre peut cependant avoir sa propre procédure d’accréditation, différente de l’ICANN: c’est ainsi que l’EURID compte 923 registrars accrédités. Il risque d’être difficile pour certaines nouvelles générales d’être profitables, mais il en ira différemment pour les community-based TLDs.

Ces community-based TLDs pourraient tourner autour d’une activité (par exemple .bank), d’un thème, d’une région (encore que cette dernière catégorie entre plutôt dans les ccTLDs (country-code top-level domains), à l’exemple du .cat de la Catalogne). Les organisateurs des RINDD ont eu l’heureuse initiative de convier les responsables de deux de ces nouveaux projets: .green et .bzh.

Le .GREEN a convaincu

Le monde des domaines a-t-il besoin d’un .green ? Probablement pas. Mais l’intervention d’Annalisa Roger, coordinatrice mondiale du projet DotGreen, aura pourtant convaincu plus d’un auditeur de la pertinence d’un projet à vocation philanthropique dont le business plan (puisqu’il faut bien raisonner aussi en ces termes) est astucieux. Il n’est pas étonnant que l’idée vienne d’une Californie toujours réceptive aux tendances émergentes: dans une approche que l’on serait tenté de dire typiquement américaine, le projet DotGreen concilie idéalisme et pragmatisme.
A travers l’extension .green, cette organisation à but non lucratif vise à promouvoir la responsabilité envers l’environnement et à créer de nouvelles sources de revenus pour les projets écologiques et le développement durable en général. Tous ses revenus y seront consacrés. En termes d’image, il me paraît très probable que beaucoup d’entreprises américaines, puis d’autres régions du monde, voudront avoir leur domaine .green: cela permettra aux groupes et entreprises d’associer une connotation socialement responsable, explique Annalisa Roger.

C’est une idée qui vient au bon moment, alors que tant d’acteurs de l’économie investissent dans des publicités pour se forger une image associée à l’écologie: parmi les nouvelles extensions qui risquent bientôt de se multiplier, je serais tenté de prédire un avenir plutôt riant au .green. Gérée par le registre DotGreen sera ouverte à tous.

.BZH avance

Autre projet, celui d’une extension qui marchera sur les traces du .cat: le projet breton .bzh, présenté avec conviction et compétence par Matthieu Crédou (www.bzh). L’association www.bzh veut obtenir une extension .bzh afin de promouvoir la langue et la culture bretonne. Il ne s’agirait donc pas d’une extension ouvert à tous les enregistrements, mais spécifiquement aux Bretons et entreprises ou projets liés à la Bretagne, selon des modalités restant encore à définir. Idée d’abord lancée en 2005 par un député et reprise par la région, l’extension projetée se veut initiative de la communauté bretonne, d’ailleurs, comme le montre la pétition en ligne déjà signée par quelque 18.000 personnes.
Le Web « offre de nouveaux espaces de liberté et d’expression pour les langues et la culture bretonnes », explique l’argumentaire du projet. Matthieu Crédou espère que le .bzh ne va pas simplement conduire des personnes et groupes déjà présents sur Internet à y ajouter une extension .bzh, mais stimulera de nouveaux acteurs: l’exemple du .cat a montré que, sur les 38.000 noms de domaine enregistrés, un tiers l’ont été par nouveaux entrants. L’initiative rencontre un écho sympathique en Bretagne, même si beaucoup d’interlocuteurs sont surpris par le prix à payer simplement pour déposer le dossier.

L’association www.bzh voudrait atteindre un budget de 320.000 € d’ici l’été 2009 pour déposer le dossier et en a déjà recueilli la moitié. Une grosse somme – et en même temps très raisonnable si l’on songe à tout ce que cela pourrait représenter pour une région: comme j’ai eu l’occasion de le dire à Matthieu Crédou, espérons qu’une entreprise visionnaire, par exemple, saisira l’intérêt de cette initiative et verra l’extraordinaire impact régional que le sponsoring d’un tel projet pourrait représenter pour son image de marque – pour un coût inférieur à celui de bien des campagnes publicitaires. Dans la perspective d’associer la communauté culturelle bretonne, Matthieu Crédou mise aussi sur l’appel aux internautes et à tous les particuliers sensibles à une telle initiative.

Le système va t-il tenir ?

D’autres idées encore sont en discussion autour de nouvelles extensions: en particulier des extensions associées à des villes, un thème présenté par Sébastien Bachollet, vice-président de l’ALAC (c’est-à-dire le At-Large Advisory Committee de l’ICANN) et président de l’Internet Society France (chapitre français de l’ISOC). Il y a ici deux écoles: les uns, dans le sillage du projet .berlin, veulent miser sur le nom même des villes (.paris, etc.); les autres préfèrent utiliser les codes aéroportuaires internationaux de la IATA: .nyc (New York City), .bcn (Barcelona).

Cela varie bien entendu beaucoup selon les codes, la longueur du nom des villes et d’autres facteurs (sans oublier, même si cela n’a pas été évoqué lors des RINDD, la question de la langue: .geneve ou .geneva?). L’idée va plus loin que la simple création d’une extension de plus: il s’agirait aussi de faciliter la recherche d’information sur une ville: par exemple, en tapant hotel.paris ou taxi.berlin, on aboutirait tout de suite à l’information désirée, au lieu d’une multiplicité de résultats de recherche sur un moteur (ce qui demandera cependant une gestion au quotidien de telles ressources). Comme on le constate, les nouvelles extensions pourraient entraîner des changements que nous n’imaginons pas encore pour les méthodes de recherche d’information en ligne. Stéphane Bachollet appelle d’ailleurs à la réflexion avant de multiplier les extensions: il n’ignore pas le risque d’explosion que cela peut impliquer.

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A propos de l’auteur :
Jean-François Mayer (www.mayer.info), historien suisse, est un chercheur spécialisé dans l’étude des phénomènes religieux contemporains. Il dirige actuellement l’Institut Religioscope (Fribourg, Suisse) et le site www.religion.info. Son dernier livre est intitulé Internet et Religion (Ed. Infolio, 2008). J.-F. Mayer s’intéresse aux noms de domaine depuis le lancement de l’extension .info en 2001. En 2009, il a créé un petit site pour la vente de certains de ses NDD et d’autres projets liés aux NDD, www.nametactic.com

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