Les nouvelles extensions de l’ICANN ont de la concurrence…


Lien externe


Le monde entier est à présent au courant : le visage de l’internet va changer à partir de 2013, avec l’arrivée des nouvelles extensions. L’Icann fait une promotion active de ce programme, qu’elle fait payer au prix cher : 185 000 dollars par dossier. Les prestataires de noms de domaine aussi, qui proposent des services d’accompagnement dans le montage de ces dossiers, dont la facture peut aller jusqu’à plus de 100 000 euros pour la partie administrative et juridique, et bien au delà pour le volet technique.

En marge de ce monde officiel gouverné par l’Icann, il existe depuis de nombreuses années un monde parallèle, qui, s’il utilise les protocoles et les normes de l’internet « officiel », s’appuie sur sa propre infrastructure technique en disposant de ses serveurs racines spécifiques. Le programme de nouvelles extensions de l’Icann vient mettre en lumière ce monde, ou plutôt ces mondes car plusieurs de ces « racines alternatives » cohabitent aujourd’hui. La liste et l’histoire des racines ouvertes est sur http://en.wikipedia.org/wiki/Alternative_DNS_root, même si cette page n’est pas forcément à jour en ce qui concerne les opérateurs, certains ayant cessé d’exister.

Un projet 100% français : OpenRoot

La partie visible de ces réseaux alternatifs est de permettre de créer des noms de domaines et des extensions (TLDs) qui leurs sont propres. Ils constituent ainsi un espace de nommage distinct, accessible seulement aux personnes informées ou ayant les identifiants de connexion à ces réseaux.

Parmi ces projets l’un est français, OpenRoot, porté notamment par Louis Pouzin, l’inventeur de la transmission de données par paquets, fondement technique du réseau internet.

Ce respectable polytechnicien français de 80 ans (voir sa bio sur Wikipedia) n’en a pas fini de défendre ses idées, militant notamment depuis des années pour un internet multilingue, que l’Icann et les registres nationaux ont mis très longtemps à mettre en place (le .fr n’accepte par exemple toujours pas les accents dans la syntaxe des domaines…). Le projet OpenRoot – décliné au sein de la société commerciale « Savoir-Faire » – sera présenté en avant première par Louis Pouzin lui-même et Chantal Lebrument, présidente de l’association Eurolinc, lors du Forum sur la Gouvernance Internet qui se tient à Nairobi du 27 au 30 septembre (Eurolinc est une association loi 1901 qui travaille à la promotion de l’internet multilingue, Savoir-Faire est une société de type SAS permettant la mise en œuvre de solutions imaginées par Louis Pouzin et certains membres d’Eurolinc).

Une alternative hollandaise déjà opérationnelle

Un autre projet appelé UnifiedRoot est porté par des entrepreneurs hollandais, spécialistes des nouvelles technologies et par ailleurs prestataires de services plus classiques (certicicats SSL, services de registrar, …). A la différence d’OpenRoot, UnifiedRoot se veut résolument commercial, et ne s’appuie pas sur des acteurs du monde associatif ou de la recherche. Il propose une alternative concrète au mode de création de nouvelles extensions qui verront le jours dans le cadre de l’Icann.

Pierre angulaire de cet internet made in UnifiedRoot, un navigateur appelé Sundial est téléchargeable gratuitement sur http://www.sundialbrowser.com/en/. Il n’a pas pour le moment de version française, mais il tellement similaire à Firefox que personne ne pourra être perdu en l’utilisant. Bonne nouvelle, Sundial est multi-OS, compatible avec Mac, Windows et Linux.

La création de ce navigateur n’est pas juste une anecdote : il est en techniquement indispensable à un tel projet, puisque lui seul permet d’accéder aux sites utilisant des noms de domaine créés dans les extensions propres à UnifiedRoot.

Et c’est bien là tout le problèmes de ces réseaux alternatifs : ils ne sont pas reconnus pas la gouvernance officielle de l’internet, et les ordinateurs, politiquement corrects, ont par défaut les DNS icanniens préinstallés. Si on change ces DNS, on peut alors accéder à d’autres services via ces racines ouvertes. Le terme « ouvertes » est fondamental : par défaut un service de racines ouvertes résout les DNS de l’Icann… mais pas l’inverse.

Ce sont ces « chemins de traverse » qui sont intégrés à Sundial, qui permet également, selon le principe des racines ouvertes, de naviguer sur l’internet que nous connaissons… mais apparemment pas sur les sites des autres racines ouvertes : Sundial n’ouvre la porte qu’à l’univers d’UnifiedRoot, qui n’est donc qu’une « racine entrouverte ».

Ceux qui ont connu la naissance des domaines accentués (IDNs) se souviennent sans doute des premiers .com utilisant des accents lancés par Verisign il y a quelques années. Avant que l’Icann en valide toutes les normes et les inscrivent dans les serveurs racines, ces IDNs n’étaient accessibles qu’aux internautes ayant téléchargé un petit module additionnel (plugin) pour Internet Explorer, permettant de reconnaître et de résoudre les routes de ces domaines, à l’époque alternatifs. C’est ce même principe qui a conduit à la création de Sundial, qui intègre, via le protocole XML et non pas un système de plugin, des fonctionnalités comparables à celles du plugin Verisign de l’époque.

Les « anciens » se souviendront aussi du projet NEW.net, lancé il y a quelques années et qui propose toujours sur son site www.new.net son plug-in maison « domain decoder » dont le nom est explicite de la problématique de ce type de domaines… il faut les décoder !

Un avant goût de l’internet de 2013

Il est aujourd’hui possible sur Sundial d’accéder à des sites comme my.music, my.cam, home.security ou encore city.haarlem, même si nombre de ces sites sont en fait des re-directions vers des sites icanniens… La navigation sur Sundial permet d’avoir, pour la première fois, un avant goût de ce que sera l’internet de demain, avec des centaines d’extensions thématiques. Et c’est d’ailleurs assez amusant !

Mais à part le côté anecdotique, et outre le côté novateur de ces projets, on peut se demander à quoi ils servent vraiment, tant leur monde est pour le moment limité. C’est l’unicité d’internet qui en a fait le succès planétaire qu’il connaît aujourd’hui : un seul réseau, une seule norme, un seul système d’adressage et de routes. On voit mal l’intérêt de créer un site utilisant un nom de domaine que seuls pourront voir les internautes utilisant tel ou tel navigateur…

On peut débattre sur le fait qu’il existe depuis le début des réseaux parallèles et qu’en réalité l’unicité d’internet n’existe pas, force est de constater que pour le grand public, le problème des routes, des racines et des DNS n’existe pas tant tout est dominé par l’internet icannien. Que ce soit le Minitel ou AOL, tous les réseaux privés ont fini par mourir ou se fondre dans cet internet qui s’il n’est pas « unique » est disons.. fortement dominant!

Collisions d’extensions

Outre le périmètre limité de ces extensions, se pose le problème de leur collision potentielle avec les extensions Icann : que se passerait-il si coexistait des extensions identiques dans ces mondes : un .fashion Icann, un .fashion OperRoot et un .fashion UnifiedRoot..? Pas de soucis pour les internaute navigant sur l’internet classique avec un navigateur universel, mais sur quel site se retrouverait un internaute utilisant Sundial ? N’aurait-il accès qu’au .fashion créé chez UnifiedRoot ?

Un code de bonne conduite est-il envisageable, avec par exemple un engagement des racines alternatives de ne pas créer d’extensions identiques aux extensions officielles ? Cela nous parait illusoire et impossible à mettre en œuvre car qu’adviendrait-il, en cas de priorité absolue donnée aux extensions Icann, si une nouvelle extension voyait le jour dans un programme Icann, alors qu’elle aurait préexisté chez OpenRoot par exemple…?

La position de l’Icann est claire… mais remonte à 2001, avec une déclaration sur l’unicité des racines (voir http://www.icann.org/en/icp/icp-3.htm). Depuis plus rien, à part une réaffirmation qu’il n’y aura aucune priorité donnée aux porteurs d’extensions créées dans les racines alternative lors du lancement du programme des nouveaux gTLDs (cf http://www.icann.org/en/topics/new-gtlds/strategy-faq.htm, question 3.15). Bref, l’Icann fait l’autruche, mais si les projets que nous avons cités se développent, il va bien falloir qu’elle sorte la tête du sable.

Une alternative réelle pour certains projets spécifiques

Ces extensions ne rentrent en réalité pas en concurrence directe avec celles agréées par l’Icann, car elles ne pourront que difficilement intéresser des acteurs souhaitant communiquer sur internet avec le plus grand nombre d’internautes possibles. Elles ne peuvent que se limiter à des communautés auxquelles il sera possible d’imposer l’utilisation du navigateur maison ou un paramétrage DNS spécifique.

Le monde de l’entreprise est la cible évidente pour ce type d’extensions, qui pourront trouver leur légitimité dans le cadre de projet d’intranets utilisant le nom de l’entreprise, ou de projets privés sécurisés. De telles extensions pourront séduire les entreprises ayant ce type de projets, en alternative aux nouvelles extensions de Icann, que le coût rend inaccessible aux PME.

UnifiedRoot annonce en effet un prix public de 50 000 euros pour la création d’une extension et 12 000 euros par an, mais les informations que nous avons pu recueillir nous font penser que ce prix est largement négociable… ! On est dans tous les cas loin des 200 000 à 300 000 euros des projets Icanniens.

Affaire à suivre en tous cas… et nous la suivrons pour vous, en allant à la rencontre des responsables d’OpenRoot, d’UnifiedRoot et de l’Icann.