La parole aux organisateurs des Rencontres Internationales des Noms de Domaine

Cédric Manara, professeur à l’EDHEC et spécialiste des questions juridiques liées à Internet, animera les deux journées exceptionnelles des Premières Rencontres Internationales des Noms de Domaine (26-27 janvier 2009, Paris). Il interviewe à bâtons rompus les deux organisateurs de cet évènement, Charles Tiné, fondateur et directeur général de MailClub, et Rémy Sahuc, Chef de Zone Europe méditerranéenne chez Sedo.

Cédric Manara : Les rencontres qu’organisent MailClub & Sedo sont une première : seront dans une même pièce des personnes dont on peut penser qu’elles s’ignorent, ou ne se comprennent pas : exploitants de marques d’un côté, domaineurs de l’autre. Est-ce qu’il a été difficile de les convaincre de discuter ensemble, ou au contraire est-ce qu’il existe une envie commune de se parler ?

Charles Tiné : Non… bien au contraire, tout le monde s’est montré enthousiaste à l’idée de ces rencontres. Les entreprises pour mieux comprendre cette profession, mais aussi pour tirer partie de leur expérience en matière de rentabilisation d’un portefeuille de domaines, et les domaineurs pour peut-être enfin un peu sortir de l’ombre et je pense aussi pour crédibiliser une « profession » mal connue et du coup sujette à des critiques régulières.

Je pense que la nouvelle génération de domaineurs est loin des cybersquatters des premiers jours et qu’il est bien qu’ils le fassent savoir.
Nous n’avons eu aucun refus lorsque nous avons proposé à nos contacts d’intervenir et avons vraiment bien travaillé avec Rémy pour que la complémentarité de nos métiers crée une vraie dynamique positive.

Rémy Sahuc : Effectivement, cela n’a pas été difficile car nous avons les moyens de les faire parler ^_^. Trêve de plaisanterie, il n’a effectivement pas été facile de convaincre tout le monde, car la plupart des domaineurs vivent essentiellement leur passion dans leur bureau et ne sont pas très habitués aux évènements sociaux. Ou alors ceux-ci ont vocation à les faire se rencontrer entre eux, comme ce fut le cas récemment au SedoPro Partner Foru de Nice.

L’incompréhension, la méfiance, voire la rancœur de certains ne va pas que dans le sens juristes > domaineurs, contrairement aux idées préconçues.
Il faut garder à l’esprit que le domaineur moderne est un être particulièrement curieux et intelligent qui suit régulièrement l’actualité juridique. Et quand il voit certains de ses confrères perdre des noms de domaine génériques sur le tapis juridique dans des conditions parfois douteuses, on peut comprendre que cela lui reste quelque peu en travers de la gorge.

Mais les domaineurs sont avant tout des personnes extrêmement ouvertes et une grande majorité a accueilli notre initiative avec enthousiasme. Ces Rencontres montreront qu’il n’y a aucune raison de se regarder en chiens de faïence, mais que les forces en présence ont au contraire tout à gagner d’un échange constructif.

Jongler avec toutes les facettes du nom de domaine : administratif, technique, juridique et marketing

Cédric Manara : Habituellement, dans les manifestations consacrées aux noms de domaine, on a le plus souvent des représentants des registrars et des registres, ainsi que des juristes. Lors des rencontres MailClub / Sedo, il y aura aussi des spécialistes de référencement, un directeur marketing, un créateur de marques… Envie de vous démarquer, ou révélateur que les noms de domaine sont entrés dans une nouvelle ère ?

Rémy Sahuc : Les deux :-).Le nom de domaine est bien plus qu’une vulgaire combinaison de caractères, c’est un vecteur de communication central sur Internet. Partant de là, les compétences qu’il a vocation à mobiliser ne peuvent se restreindre à un aspect purement administratif, technique ou juridique. Ce que le nom de domaine fait pour nous en véhiculant notre identité sur Internet, il est de mise de le lui rendre en lui accordant toute l’attention qu’il mérite.

Ces Rencontres sont donc une manière originale de rendre honneur à cet actif formidable qu’est le nom de domaine en réunissant tous les acteurs qui l’ont pour dénominateur commun. Et notamment les spécialistes du marketing, entre les mains desquels se trouve une grande partie du pouvoir de démultiplication du potentiel des noms de domaine.

D’ici quelques d’années, je suis intimement convaincu que la gestion des noms de domaine sera confiée à des « Domain Managers » au sein des entreprises, en tous cas pour les plus grandes. Et que ces « Domain Managers » seront des spécialistes tout-terrain à même de jongler brillamment avec toutes les facettes du nom de domaine : administratif, technique, juridique et marketing. Participer à ces Rencontres aujourd’hui, c’est donc anticiper les défis de demain.

Charles Tiné : Contrairement à d’autres, nous n’avons jamais, au MailClub, voulu limiter les noms de domaine à leur seul aspect juridique, car nous pensons que c’est bien trop restrictif.

Je suis également convaincu que d’ici quelques années les noms de domaine sortiront du seul giron des directions des marques chez les grands comptes, et que seront créés des postes de « domain name managers » à part entière, capables d’appréhender toute la transversalité de cette activité.
Un domaine protège une marque, mais il doit aussi devenir source de visibilité marketing et de revenus directs, et être optimisé techniquement. Le limiter à une stratégie de défense de ses marques est oublier les aspects techniques et marketing, et c’est dommage.

L’expérience des domaineurs est intéressante : pour eux les domaines sont une pure source de revenus, ce qui est loin d’être le cas dans la majorité des entreprises qui pourtant peuvent avoir des portefeuilles de plusieurs centaines voir milliers de noms.

C’est dans cet esprit que nous avons réuni une pluralité de savoirs faire lors de ces rencontres, notamment des créateurs de marques qui nous diront comment internet a bouleversé les habitudes et les règles en la matière. Je suis très impatient car je pense que les discussions seront passionnantes!

Cédric Manara : Le programme montre que les intervenants sont presque tous masculins. L’industrie des noms de domaine serait donc macho ?

Charles Tiné : Que tout le monde soit rassuré, de nombreuses femmes seront dans la salle ! C’est un pur hasard, car quand je vois la liste des clients du MailClub, je me demande même s’il n’y a pas autant de femmes que d’hommes.

Rémy Sahuc : Ce que laisse transparaître le programme n’est pas nécessairement révélateur de la réalité. Chez Sedo par exemple, la répartition hommes/femmes parmi nos 170 collaborateurs est presque de 50/50. Comme dans la plupart des industries réputées à dominante masculine, la parité n’est donc qu’une question de volonté. Pour le reste, il est vrai qu’il y a une majorité d’hommes sur le segment « domaineurs ».
Mais les femmes sont tout aussi efficaces et apportent souvent un peu de douceur dans ce monde de brutes. Et mènent parfois leurs semblables masculins à la baguette ! D’ailleurs, domaineuse.com est déjà pris 😉

Déjà 150 inscrits

Cédric Manara : Il s’agit des premières rencontres. Lorsque seront organisées les secondes, pensez-vous qu’il y aura déjà des nouveaux gTLD, et lesquels ? Comment vos entreprises respectives voient-elles l’arrivée de ces nouveaux challenges ?

Rémy Sahuc : Notre volonté est que ces Rencontres s’inscrivent dans la durée et qu’avec le temps, elles s’élargissent et se spécialisent à la fois. A supposer qu’elles aient lieu tous les ans sur un rythme régulier, je ne pense pas qu’un nouveau TLD ait vu le jour avant la prochaine édition. On le voit dans l’actualité, le modèle de l’ICANN est loin d’être limpide et de nombreuses questions restent en suspens. J’imagine donc qu’il faudra encore un certain temps avant de voir les premiers enfants de l’annonce du mois de juin venir au monde et miserais plutôt sur fin 2010.

Pour le reste, Sedo reste bien entendu attentif à l’évolution de ce dossier et sera heureux d’ouvrir les portes de sa plateforme aux extensions qui auront fait leurs preuves. Mais je ne pense pas me tromper en disant qu’elles ne seront pas légion, car leur plus grand défi – qui semble avoir été étonnamment occulté par les analystes jusque là – sera de s’imposer au sein de la communauté Internet, majoritairement constituée d’internautes lambda. Je doute que ce dernier aille taper du .trucmuche dans son navigateur là où il n’a jamais utilisé du .coop ou du .museum.
Pour résumer, Sedo voit l’arrivée de cette « nouvelle ère du nommage » d’un œil très serein : soit la mayonnaise prendra et nous irons dans le sens du marché. Soit elle ne prendra pas et la popularité des poids lourds des extensions sur le second marché (.COM et .FR en France) n’en sera que renforcée. Pas de projet de .sedo dans les cartons en tous cas, ni de .domain 😉

Charles Tiné : Ces rencontres ont vocation à être annuelles. Le nombre d’inscrits (plus de 150 pour un pur évènement noms de domaine sur deux jours) le prouve !
De nouvelles extensions en 2010 ? Sûrement d’après le calendrier prévisionnel de l’Icann, même si tout le monde s’accorde à dire que cela est un objectif ambitieux. Disons que je parierai également plus sur la fin d’année que le premier trimestre.
Pour préparer ces échéances, le MailClub a choisi de s’appuyer sur la structure qui dans le monde a le plus d’expérience en matière de lancement de nouvelles extensions, c’est à dire les experts de Deloitte et Laga. Ils ont assistés les registres du .EU, .ASIA, .MOBI, .TEL, .ME pour le lancement de leurs extensions et l’ICANN dans le cadre du programme d’implémentation des nouvelles extensions (« New gTLD Program »). Autant d’atouts pour une offre CorpTLD qui rassemble les compétences des meilleurs acteurs du marché et qui va bien au delà de ce qu’un bureau d’enregistrement serait capable de proposer en agissant seul.
A mon avis, le lancement d’une extension d’entreprise est trop stratégique, coûteux et impliquant pour être confié à une structure n’ayant jamais géré de tels process auparavant. Il implique un savoir faire juridique, technique et administratif que seule l’expérience permet de maîtriser sans faille
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