Quel avenir pour les noms de domaine ?

La semaine de l’Icann qui s’est déroulée fin juin à Paris a été d’une intensité rarement atteinte dans le monde du nommage internet. Point d’orgue de cette manifestation, l’accord de l’Icann pour une libéralisation de la création de nouvelles extensions génériques. Sous de nombreuses conditions (financières, techniques, respect de la propriété intellectuelle…), cette ouverture devrait bouleverser le monde des noms de domaine tel qu’on le connaît actuellement. Perspectives.

On compte actuellement vingt-et-une extensions dites « génériques ». Elles se distinguent des extensions rattachées à un territoire (.FR français, .DE allemand, .CN chinois…). Les extensions génériques sont fièrement représentées par l’incontournable .COM et son acolyte .NET. Dans sa catégorie, on retrouve les moins connus .COOP (coopératives), .MUSEUM (musée) ou .AERO (aéronautique). Ce groupe d’extensions génériques va voir sa tribu s’agrandir à vue d’œil avec la libéralisation de l’Icann.

Chaque secteur d’activité, chaque culture, chaque ville ou de façon globale, chaque entité va pouvoir créer sa propre extension. Réfléchissons quelques minutes à quoi pourraient ressembler les extensions de demain. Les créateurs de nouveaux projets n’étant pas des généreux philanthropes, l’extension devra avoir un minimum de logique économique. Concentrons-nous donc d’abord sur les secteurs porteurs du web. Le sexe ? Le retour de l’Icann est attendu. Après la rocambolesque annulation du .XXX, l’autorité mondiale du nommage internet va-t-elle accepter une extension liée au contenu adulte ? Pas-sûr quand une des limitations de l’Icann sera qu’un projet ne soit pas contraire à la morale et aux bonnes mœurs. Si une extension adulte était acceptée (le monde du web y est plutôt favorable), des petites sœurs comme les .SEX ou .PORN pourraient voir le jour.

Autre activité génératrice de revenus, les jeux en ligne en tout genre. L’industrie se limitera t’elle à un générique .GAME ou .GAMES. Où ira-t-on plus loin avec un .POKER, un .BET, un .CASINO ?

Extensions sectorielles, urbaines, culturelles ou en caractères locaux

Quelles seront les autres extensions liées à un domaine d’activité ? Il suffit de prendre un portail généraliste pour se faire une idée. .SHOP, .BANK, .CARS, .VIDEO, .MAPS, .REALESTATE, .SEARCH, .KIDS, .MAIL, .WEATHER, .HEALTH, .MUSIC, .LAW, .PC viendront-ils se rajouter aux déjà existants .JOBS ou .TRAVEL.

Des projets sont déjà avancés comme le .SPORT. Mais cette extension n’est-elle pas trop généraliste ? Un .SOCCER ou .FOOT ne serait-il pas plus appropriée pour les fans de football ? Et pourquoi pas un .BARCA pour les aficionados du FC de Barcelone ? Jusqu’à quel degré de précision iront ces nouveaux TLDs ?

Autre type de projet d’extension, bien que toujours générique, celle rattachée à une ville. Les .BERLIN, .PARIS ou .NYC ont déjà franchi quelques étapes vers la naissance de leur identité numérique. D’autres grandes villes devraient suivre : un .LDN pour Londres ? un .TOKYO, .SAOPAULO, .DELHI, .SHANGAI ou bien .LA pour Los Angeles (ah non, c’est déjà l’extension du Laos !).

Il y a également toutes les extensions culturelles ou régionales rattachées à une communauté partageant une langue, des racines communes. Sous le modèle du .CAT catalan, le .BZH breton, le .ESK basque, le .CYM gallois, le .QC québécois vont peut-être naître dans les prochains mois.

Et puis, il y a les extensions en caractères locaux, en langue arabe, cyrillique, chinoise ou autre. L’Asie, le Moyen-Orient, l’Europe de l’est jusqu’à la Russie, regorgent de caractères non latins. La création de ces nouvelles extensions locales va favoriser le multilinguisme. Surtout, les sociétés implantées dans ces marchés ne pourront pas se passer de ces TLDs adaptés à la culture locale. Un vrai plus, pour développer son business dans ces contrées.

Des freins à la création à préciser

La boite de Pandore a donc été ouverte par l’Icann. Elle a toutefois mis quelques freins. L’extension choisie ne devra pas entraver le droit des marques. Pas question qu’un tiers crée un .MICROSOFT. Quelles seront les marques protégées ? Nationales, européennes, mondiales ? Depuis quand devront-elles être enregistrées ? Mystères et suspense.

Le typosquatting d’extensions sera interdit. Pas de .COMM en vue. Les ayants-droits ont déjà assez à faire avec le .CM camerounais, transformé en faux .COM (lire notre article à ce sujet).

Le projet de la libéralisation des extensions est prévu pour le second trimestre 2009. Rassurons-nous, tout le monde ne pourra pas créer n’importe quoi. Premier frein, il est financier. Créer une extension reviendra minimum à 100 000 $ (lire l’interview de Paul Twomey à ce sujet). Deuxième frein, le plus important à notre avis, gérer une extension ne s’improvise pas techniquement. Les qualités pour être un registre (« registry » en anglais) ne sont pas à la portée de n’importe quel quidam. On peut imaginer que d’importants prestataires techniques appuient les porteurs de projets de création d’extension. Cela existe déjà comme avec le récent .ASIA.

Que vont faire les sociétés ?

Et les entreprises me direz-vous ? Quelle va être leur attitude ? Certaines vont-elles créer leur propre extension ?
La grande majorité sera sûrement plus préoccupée à tenter de protéger au mieux ses marques phares dans ses nouvelles extensions. Si une société pharmaceutique aura un intérêt légitime à sécuriser son lenomdemasociete.HEALTH, quelle sera l’utilité d’enregistrer lenomdemasociete.POKER ? A part l’éternel dépôt préventif, pas grand chose.

Pourtant des périodes d’enregistrement pour les titulaires de marques seront sûrement prévues. La société pourra déposer au prix fort son nom dans la nouvelle extension du jour. Elle l’enregistrera en plus sur plusieurs années. Les nouveaux lancements imposent des durées d’enregistrement minimales de plus en plus longues ; deux ans pour le .MOBI ou .ASIA, trois ans pour le futur .TEL (lire notre article à ce sujet). Cela aide fortement la trésorerie des nouveaux registres !
En tout cas, vue l’actualité qui s’annonce débordante autour des noms de domaine, les sociétés ne pourront pas se passer d’un bureau d’enregistrement spécialisé.

Mais à force de tirer la corde, les budgets noms de domaine des sociétés ne risquent-ils pas de rompre ? Surtout, est-ce que ces nouvelles extensions vont s’imposer ? A part le .MOBI (lire notre article à ce sujet), quelle extension générique s’est réellement imposée ces dernières années ?

On risque de se confronter à un marché d’initié, éloigné du grand public… renforçant la valeur du .COM. La seule extension incontournable, reconnue de tous.


Pour en savoir plus
:
Lire notre articles sur les nouvelles extensions