Les lobbyistes à l’Icann Paris

Ce week-end s’ouvre à Paris le sommet de l’Icann. L’occasion pour les lobbyistes des noms de domaine de faire passer des projets qui ne risquent d’intéresser qu’eux et leur porte-monnaie.

Des rumeurs font état de la création de plus de 900 nouveaux suffixes. Et pourtant le Web regorge déjà d’extensions presque inutilisées, sur lesquelles vous ne risquez pas de surfer. Mais l’évolution du nommage sur Internet n’en est pas à une approximation près.

C’est, entre autres, ce dont vont discuter les pontes du secteur à Paris cette semaine et la semaine prochaine, lors de la réunion de l’Icann, organisme mondial, mais surtout américain, qui a pour rude mission d’organiser la gestion et la coordination des extensions Internet. En gros, ils disent qui a le droit de gérer le .truc, le .machin et surtout quels nouveaux .bidule seront autorisés à fonctionner.

Qui n’a pas son point à soi ?

Bref, des gens pleins de réseaux, pleins de visions et surtout pleins de projets très lucratifs vont se pencher sur l’avenir de nos points Internet. Envie d’un .kab ? Une gestion de l’identité kabyle, tout comme l’est le .cat pour la Catalogne. Belle ambition, louable et légitime : qui n’a pas son point à soi ? Mais où tout cela s’arrêtera-t-il ? Quelle est la part d’identité culturelle… et de cupidité pure dans tous ces projets de lancement de nouvelles extensions ? A quoi serviront les .paris et autres .bzh bretons qu’on nous promet ? Et pourquoi pas le .mabellemeremenerve ? Après tout, il peut exister une vraie communauté intéressée par cette extension, non ?

L’Oréal et les .bidule

L’explication est simple : lors du lancement de chaque nouvelle extension (un .truc), les propriétaires de marques se retrouvent face à une nouvelle menace de « cybersquatting », notamment dans le cas des extensions ayant vocation à être « ouvertes », c’est à dire attribuées comme les .com sur la base du « premier arrivé, premier servi » et sans critère d’attribution. Si je suis M. L’Oréal et qu’un .bidule est lancé, il faut impérativement que je protège loreal.bidule, mais aussi toutes mes marques, garnier.bidule, parcequejelevauxbien.bidule, etc…

Alors effectivement le .bidule n’a aucun intérêt, je vivais très bien sans, avec mon loreal.com et toutes mes « vraies » extensions : loreal.cn, loreal.fr, etc., mais impossible pour moi de risquer de voir un petit malin déposer loreal.bidule et y faire n’importe quoi ou essayer de me le revendre, je dois contrôler ma marque. Voilà le travail : le .bidule ne me sert à rien mais il devient indispensable de déposer toutes mes marques en .bidule. On pourrait remplacer le .bibule de cet exemple par .eu, .asia, .pro, etc. Sauf que ceux-là, ils existent !
Mais attention, le plus beau reste à venir ! Je suis le monsieur qui a eu l’idée de lancer le .bidule, et surtout qui a fait suffisamment de lobbying auprès de l’Icann (vous savez, ceux qui seront à Paris) et qui pense devenir millionnaire grâce à ça, et je suis un monsieur responsable et conscient que mon .bidule va poser des problèmes à M. L’Oréal et à tous ses amis, propriétaires de marques partout dans le monde.

L’idée géniale des « Sunrise Period »

Alors j’arrive avec le deuxième étage de ma fusée, et là ça devient du génie à l’état pur : M. .bidule propose à tous les MM. L’Oréal de la planète une période (en général appelée « Sunrise ») durant laquelle les propriétaires de marques pourront réserver en priorité leurs .bidule, sans risque de se les faire piquer. Sympa, non ? Oui, enfin surtout pour le compte en banque de M. .bidule, car si le .bidule sera vendu quelques dollars ensuite, durant cette période bénie, il coûtera dix voire vingt fois plus ! Eh oui, il faut bien payer les gens qui vont contrôler les documents qui prouvent que M. L’Oréal a bien la marque L’Oréal.

Je rappelle à toutes fins utiles que M. L’Oréal n’a jamais rien demandé et qu’il n’utilisera sans doute jamais loreal.bidule, qui viendra pourtant grossir son portefeuille, déjà très fourni, de noms de domaine.

Réfléchissez, on a rarement connu un modèle économique aussi efficace pour créer des besoins, jusqu’au jour où M. L’Oréal et ses amis se révolteront et arrêteront de déposer les .truc, .machin et .bidule qu’on veut leur imposer.
Il est dommage qu’ils prennent finalement assez peu la parole dans ce type de réunions, il suffit de regarder la liste des participants pour constater que cette semaine réunira surtout des MM. .bidule et très peu de MM. L’Oréal. Le jour où les utilisateurs finaux réagiront et feront enfin entendre leur voix, ils seront peut-être pris en compte dans l’évolution d’un secteur qui les concerne au premier chef.