Juin 2008, quand le nommage internet a changé d’ère (2/4)

Charles Tiné, gérant fondateur du bureau d’enregistrement de noms de domaine, le MailClub, analyse en quatre temps les conséquences de la libéralisation des extensions validée par l’Icann en juin 2008. Fort de son expérience de plus de dix ans dans la profession, il décrypte cette semaine les conséquences de la libéralisation sur la stratégie de nommage des entreprises.

Ne pas trop tirer sur la corde

Les entreprises vivent aujourd’hui dans un univers assez simple. Elles disposent de quelques gTLDs et assimilés (com/net/biz/mobi/eu/asia…), avec en gros une à deux nouvelles extensions en plus chaque année. Même si l’intérêt des nouveautés proposées reste discutable, les entreprises acceptent bon an mal an les coûts induits par les maintenant fameuses « sunrise periods », ces périodes réservées aux propriétaires de marques et leur permettant d’en déposer prioritairement les noms de domaine. Ils n’ont rien demandé, comprennent bien que c’est l’industrie des noms de domaine qui invente et crée des besoins, lui permettant de générer de confortables revenus basés sur un modèle économique implacable, les entreprises étant « obligées » de protéger leurs marques.

L’Oréal a certes protégé son .mobi, mais ne se soucie pas de mettre un site derrière ni de communiquer sur une éventuelle application mobile de ses sites. Le .tel arrive bientôt… rebelote, tout le monde protègera son .tel, en pensant très fortement que cette extension ne sert absolument à rien, mais c’est le jeu. Aucune entreprise ne s’est révoltée jusqu’à présent, et il suffit de voir le peu de présence des gestionnaires de marques lors de la réunion de l’Icann à Paris en juin dernier pour s’en convaincre.

Les coûts sont finalement assez raisonnables et le modus vivendi tient, tant que l’industrie des noms de domaine ne tire pas trop sur la corde. Les limites posées jusqu’à présent par l’Icann ayant assez bien fonctionné. Les entreprises ont su adapter leur stratégie et on a d’ailleurs noté une évolution sensible ces dernières années, au fur et à mesure qu’elles comprenaient le petit jeu qui était en train de se créer pour leur faire dépenser de plus en plus en noms de domaine… inutiles. Entre le .eu et le .asia la différence a été notable : 345 000 demandes de .eu lors de la sunrise il y a 4 ans… à peine 30 000 .asia l’année dernière. Les mêmes entreprises qui avaient dupliqué en .eu leurs portefeuilles de .com il y a 4 ans, ont limité leurs dépôts de .asia à leurs principales marques, s’appuyant ensuite sur l’évolution de la jurisprudence pour récupérer des domaines déposés par des tiers et utilisés de façon litigieuse.

Cette évolution stratégique n’est au bout du compte pas forcément la moins chère, une surveillance, une UDRP ou un rachat pour un seul domaine coûtant au bout du compte le prix d’une centaine de noms de domaine génériques, mais c’est une autre histoire…

Jusqu’ici tout va bien…

Tout va bien dans le presque meilleur des mondes, donc. Les entreprises ne rechignent pas à une dépense, pas forcément utile mais limitée, que leur imposent les professionnels des domaines dont le business se porte très bien, merci pour eux. Elles adaptent leurs stratégies de nommage aux lancements réguliers mais somme toute limités de nouveaux gTLDs, auquel il faut ajouter les ouvertures de « ccTLDs » (extensions pays), parfois gérés de la même manière (pour exemple la sunrise du .me) et dans le même objet (purement mercantile), mais auxquels les grands comptes ne peuvent se soustraire…

Mais demain tout va changer. Il suffira d’avoir un dossier techniquement solide et financièrement sain pour lancer un nouveau TLD. L’Icann ne se posera plus en juge de son utilité, charge qui reviendra alors au marché. Ce ne seront plus une ou deux sunrises par an, mais peut-être des dizaines… Quelle sera alors la réaction des entreprises face à la croissance gigantesque de leurs budgets de nommage internet ? Seront-elles toujours aussi silencieuses face à ces nouveaux enjeux ? Que deviendront leurs marques face un cybersquatting qui devrait mécaniquement exploser ? Quelles stratégies de nommage mettront-elles en place ? Quel sera le multiplicateur de leurs budgets noms de domaine pour faire face aux lancements des .paris, .bzh, .sport, .music, .film, …?

On commence tout juste à voir les entreprises se poser les bonnes questions, mais n’est-il pas déjà trop tard ? Il aurait sans doute fallu qu’elles fassent davantage entendre leurs voix, notamment lors des meetings de l’Icann. S’il n’est pas trop tard, il importe qu’elles réagissent enfin, et que les associations nationales et mondiales de propriétaires de marques coordonnent leurs efforts et montent au créneau.

Si l’assouplissement des règles de l’Icann va ouvrir la porte à des dizaines de nouveaux gTLDs gérés sous une forme commerciale, il va concomitamment permettre aux entreprises de disposer de leur propre TLD, selon un modèle économique répondant à leurs seuls objectifs. Face à l’anarchie qui est peut-être sur le point de naître, les entreprises devront elles-aussi tirer partie des nouvelles règles en se lançant elles-mêmes dans l’aventure en créant leurs propres CorpTLDs.

La semaine prochaine, nous analyserons comment les CorpTLD, ont un potentiel technique et marketing considérable.

Pour en savoir plus :
Lire l’article précédent : Juin 2008, Quand le nommage internet a changé d’ère (1/4)