Quand les entreprises relèvent le défi des noms de domaine

Jean-François Mayer, participant des 1ères Rencontres Internationales des Noms de Domaine, dresse un compte rendu de cette convention.
Il revient aujourd’hui sur la journée du mardi 27 janvier concernant la gestion par les entreprises des noms de domaine.

Comme nous l’avons signalé hier, l’heure est aussi à la réflexion (voire aux projets) sur ce que l’on peut appeler corpTLDs et brandTLDs. Pourquoi donc des entreprises voudraient-elles leur propre extension, en dehors du statut qui y sera associé, en tout cas dans un premier temps?

Bart Lieben, déjà cité, y voit en partie aussi une conséquence de la multiplication à venir des TLDs. Des entreprises s’interrogent notamment sur l’intérêt de disposer d’îles sécurisées, tournant uniquement autour d’elles : pas de risque pour un client de se retrouver ailleurs.

.NOMEN en projet

Marcel Botton, président directeur général de la réputée entreprise de création de noms de marques Nomen, ne cache pas qu’il songe lui-même sérieusement – ce qui est compréhensible dans son secteur très particulier d’activité – à créer une extension autour du nom de son entreprise: raisonnant tout d’abord en termes de position, il veut éviter qu’un autre le fasse avant lui.
Il mise sur un intérêt de la part des entreprises pour les corpTLDs – et là encore, nul doute que l’encombrement du .com joue un rôle, quand on pense que certains grands groupes n’ont pas leur nom en .com (parce qu’il s’agit d’un terme courant ou d’un nom de famille déjà pris par quelqu’un) et doivent créer des combinaisons de noms, par exemple avec le mot « groupe » (ce qui n’est d’ailleurs pas un vrai problème en termes de référencement, observe Marcel Botton – mais cela risque de l’être pour un trafic spontané).

Un nouveau métier, Domaine Name Manager

En attendant les corpTLDs, les RINDD ont permis aux participants de découvrir que bien des entreprises consentent des efforts importants pour obtenir les noms de domaine qui les intéressent, ayant – pour certaines – plusieurs collaborateurs qui s’en occupent à plein temps: à la fois pour acquérir des noms qui leur paraissent importants du point de vue du trafic et pour protéger leurs droits face à des utilisations abusives de noms de marques.

Comme l’observe à juste titre Jean-François Poussard (MailClub), pour une entreprise possédant des milliers de noms de domaine, un Domaine Name manager est aujourd’hui indispensable (ce qui ouvre d’ailleurs peut-être quelques perspectives professionnelles non seulement pour des juristes, mais aussi pour des domaineurs aptes à comprendre une culture de grande entreprise et les besoins de celle-ci).

Comme l’a suggéré un autre participant, il est aujourd’hui nécessaire pour les entreprises de mettre en place une organisation et une expertise dédiée (éventuellement avec un recours à des ressources externes pour les PME ne disposant pas d’un personnel suffisant pour affecter un spécialiste à cette tâche).

Les noms de domaine génériques au service des campagnes de marketing

Avec son travail chez Sedo, Rémy Sahuc ne peut qu’être convaincu par la nécessité pour une entreprise d’avoir son nom: Sedo.com a été racheté il y a 5 ans pour 80.000 $ (le vendeur en voulait 900.000 $ au départ). M

ais des entreprises qui se trouvent dans d’autres secteurs n’ont pas ménagé leurs efforts non plus: les participants ont écouté avec intérêt les récits et réflexions de Chantal Lebrument (responsable Internet du Groupe Safran) et de Julien Vaast (directeur marketing et web de Becquet, entreprise spécialisée dans la décoration et le linge de maison).

Becquet, Safran, ils ont témoigné

Véritable « domaineuse d’entreprise », Chantal Lebrument a acquis de nombreux noms génériques par rapport aux activités du groupe – lequel n’a cependant pas réussi à obtenir safran.com, dont le propriétaire s’est tout simplement révélé trop gourmand (le genre de leçon qu’il n’est jamais inutile à des domaineurs de méditer!).

Quant à la stratégie de Becquet, elle a été double. D’une part, acquérir ou racheter le nom de l’entreprise dans les principales extensions. Le plus gros rachat à un tiers homonyme a été celui de becquet.com, acheté finalement – et après deux ans de négociations – pour 100.000 $ canadiens à son propriétaire, qui l’utilisait pour des adresses électroniques de personnes ayant ce patronyme. Becquet.eu a été racheté en 2007 pour 5.000 €, becquet.de en 2008 pour 15.000 €. Pour une entreprise dont les ventes à distance sont importantes, de tels investissements se justifient.

Mais l’autre face de la stratégie développée par Julien Vaast pour le compte de Becquet a été la réservation et le rachat de noms génériques: pour les activités groupe, un nom tel que draps.com présente un réel intérêt commercial, en raison des recherches directes. Pour l’instant, ces noms génériques sont redirigés vers le site principal de Becquet.

En revanche, au Groupe Safran, Chantal Lebrument explique avoir créé quelques petits sites d’information autour de mots clés, sites avec du contenu, mais qui invitent également les visiteurs à aller voir les pages du groupe pour les produits associés au minisite.

Selon Jean-François Poussard, rédacteur en chef de MailClub.info, nous assistons à une augmentation du nombre de rachats, en raison de la saturation de l’environnement Web. Mandaté par des clients, le MailClub procède chaque mois à une trentaine de rachats pour le compte de sociétés. Jean-François Poussard rappelle qu’un lien sponsorisé est éphémère, tandis qu’un nom de domaine est un bien immatériel, qui reste la propriété de l’entreprise (pour autant qu’il soit renouvelé). Le trafic naturel représente un réel intérêt, en particulier pour les noms de domaine .com.

Pas de concession face aux divers squatting

Une chose est en revanche certaine: autant les entreprises sont ouvertes à des négociations raisonnables pour le rachat de noms qui les intéressent avec des propriétaires de bonne foi et ne portant pas atteinte à leurs droits ou à leur image de marque, autant elles n’accepteront pas de céder à des cybersquattteurs qui essaient de réaliser des profits de façon abusive.

Plusieurs d’entre elles n’hésitent pas à les traîner devant les tribunaux. Ce principe a été réaffirmé avec autant de force que de bon sens par Yves Estor, du Groupe 3 Suisses International: payer un cybersquatteur pour récupérer un domaine qu’il détient de façon abusive, ce serait comme rémunérer un pickpocket pour récupérer le porte-monnaie qu’il vient de subtiliser dans votre poche. Plusieurs entreprises mandatent des experts pour des veilles très pointues afin de repérer en permanence les cas problématiques.

Tous ceux qui s’occupent de noms de marques ou de droit des marques reconnaissent que les noms de domaine ont changé leurs façons de réfléchir et d’agir: d’emblée, les noms sont mondiaux, et pas limités territorialement, contrairement aux marques.

Dans une intervention dynamique et passionnée, l’avocat André Bertrand (qui s’est occupé de l’affaire PagesJaunes.com, dont il serait trop long de relater ici la saga) affirme que les noms de domaine sont venus complètement bouleverser le droit des marques. En ce qui concerne les noms génériques et descriptifs (comme « pages jaunes »), l’unique principe qui doit s’appliquer est celui du « premier arrivé, premier servi ».
Les tentatives de juges français d’aller dans un autre sens lui paraissent non seulement infondées, mais également anticoncurrentielles. Avec 2 millions de marques actives en France, la situation lui semble être devenue incontrôlable.

Pour Christian Derambure (président de la Compagnie nationale des conseils en propriété industrielle), la charge va un peu trop loin : ce n’est pas le droit des marques qui est en cause, mais son application. Il s’agit plutôt de trouver un mode de régulation adéquat et adapté à une nouvelle situation, créée entre autres par les noms de domaine.

Conclusion

Comme le montre cette synthèse, nullement exhaustive, ce programme riche a permis de nourrir la réflexion de chaque participant et de mettre à jour leurs connaissances. L’atmosphère a en outre été cordiale, permettant de nouer de nombreux contacts. Tout laisse penser que le succès de ces premières RINDD aura convaincu les organisateurs de répéter l’expérience, peut-être l’an prochain. En attendant, remercions-les de cette première édition.

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A propos de l’auteur :
Jean-François Mayer (www.mayer.info), historien suisse, est un chercheur spécialisé dans l’étude des phénomènes religieux contemporains. Il dirige actuellement l’Institut Religioscope (Fribourg, Suisse) et le site www.religion.info. Son dernier livre est intitulé Internet et Religion (Ed. Infolio, 2008). J.-F. Mayer s’intéresse aux noms de domaine depuis le lancement de l’extension .info en 2001. En 2009, il a créé un petit site pour la vente de certains de ses NDD et d’autres projets liés aux NDD, www.nametactic.com

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